jeudi 9 novembre 2017

Le vase et le sucrier

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Résultat de recherche d'images pour "sucrier"Il était une fois une petite fille sage qui jouait à la balle dans le salon de la maison. Elle y jouait sagement pour ne rien déranger du calme. Car c'était une maison calme et silencieuse en cet après-midi de mai. Maman, assise à la table de la cuisine, reprisait-elle une manche ou un ourlet ? Comment savoir ? Le souvenir est si ancien. Peut-être feuilletait-elle une de ces revues bon marché que les femmes aimaient s'offrir, en soupirant sur les riches heures de sa jeunesse en allée ! 
Dans le salon comme partout dans la maison, l'ordre imposait sa loi. Les traces de doigt n'étaient pas tolérées sur le verre fumé de la table basse. La poussière ne trouvait aucun refuge dans les recoins et sous les meubles. Ici, on traquait même les ombres quand elles ne s'accordaient pas à la lumière. La petite fille sage savait cela. L'importance éternelle de l'ordre pour que le monde ne fasse pas naufrage. Maman le disait et le redisait. Papa le rappelait chaque soir, après qu'il avait soigneusement replié les pages du Figaro. L'ordre était la pierre angulaire de tout édifice, sa préservation un devoir élémentaire.
La petite fille sage maîtrisait les rebonds de sa balle. Ils battaient une immuable mesure, comme le métronome de la voisine occupée à ses gammes, comme la pendulette aux danseuses dans le manège des minutes et des heures. Mais un oiseau passa devant le rideau de la fenêtre. Un oiseau ou un rayon de soleil surgi d'un nuage épais. Comment savoir ? Le souvenir est si ancien. La petite fille sage se laissa distraire. Eut un geste maladroit. La balle s'échappa, rebondit plus fort. Et. Oh ! Le vase de maman tomba de la commode, se brisa. Le calme aussitôt chavira. Le silence après la chute se mit à sentir la mort. Une gifle puis une autre claquèrent. La mère déjà s'en retournait à son ouvrage, sans un mot, sans un cri. Il n'y avait rien à dire, rien à crier. L'irréparable se passe de commentaires. Le vase de maman avait été le vase de mémé. Et de la mémé d'avant. Et de celle d'avant encore. Une relique. Une relique profanée. Un jour, la mère l'attendait, le préparait, la petite fille sage paierait. Le prix fort.

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C'était maintenant juillet. Les derniers jours à l'école. La petite fille sage ne pensait plus guère au vase de maman qui avait été celui de mémé puis de la mémé d'avant. Elle continuait à jouer à la balle mais seulement dans la cour de récréation. Elle attendait les vacances. Les promenades avec les copines, bras dessus bras dessous, menus secrets chuchotés, rires qui empourprent les joues. Pendant ce temps, maman continuerait ses travaux de couture, assise à la table de la cuisine, le dos bien droit, l'aiguille méthodique. Elle aurait, qui sait, acheté un nouveau numéro de la revue bon marché, et lirait, confite en ses soupirs, quelques potins un peu osés à propos d'une vedette de cinéma. Mais, avant les vacances, il y avait la fête de l'école. Les chants qu'on préparait, les danses qu'on répétait. La petite fille se faisait plus fébrile et moins sage. Sa voix montait d'un ton, pouvait gêner la lecture du Figaro. Oh ! Pardon ! Je ne savais pas que tu dormais. C'est qu'il y avait aussi la tombola organisée par les maîtresses à la cantine. Tous les enfants repartaient avec un petit quelque chose. Cette année, parmi les babioles de consolation, les lots qui sortaient du lot étaient plus importants que d'habitude. Il y avait un tourne-disques et même un vélo. La petite fille un peu moins sage convoitait un sucrier en pyrex. L'objet donnait dans le marquis ; un galon d'or dessinait un ovale autour d'un angelot soufflant dans un buccin à tête de dragon. On aurait dit une vraie porcelaine de Saxe. Mais la petite fille se moquait bien des porcelaines de Saxe. Le dragon, surtout, la fascinait, avec ses dents vertes.

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Lorsque le directeur de l'école annonça que la petite fille de moins en moins sage avait gagné le sucrier en pyrex, celle-ci sentit une étrange bouffée de chaleur lui traverser le corps. Elle se leva, confuse, chercha des yeux la maîtresse qui remettait les lots et vit un oiseau passer devant les hautes fenêtres de la cantine. Un oiseau ou un rayon de soleil surgi d'un nuage épais. Comment savoir ? Le souvenir est si ancien. La petite fille glissa sur le carrelage. Faillit tomber. Oh ! Puis le sucrier se trouva dans ses mains qui tremblaient. La maîtresse souriait. Le directeur de l'école souriait. Mais pas le dragon. Les écailles de sa queue tremblaient. Celles de son échine cliquetaient déjà. Et ses dents vertes, soudain plus longues, soudain plus pointues, jaillissaient comme des couteaux. Le dragon avait peur. Il devinait les pensées que la petite fille aurait bientôt. Il en imaginait les irréparables conséquences. Que faire ? Un dragon n'a pas tous les pouvoirs. Il s'est résigné. Ses écailles ont cessé de trembler. Ses dents vertes ont retrouvé leur longueur normale. De toute façon, vivre pendant des siècles sur un sucrier en pyrex, ce n'était pas tellement joyeux. Alors...

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De l'école à la maison, la petite fille n'avait que dix minutes à marcher. Quasiment une éternité quand on est pressée. Mais pressée pour quoi ? Elle n'en avait pas encore conscience. Elle était heureuse. Elle découvrait que les rêves, si on s'applique à bien les rêver, pouvaient s'inviter dans la réalité, et c'était un tel étonnement que son coeur battait hors de toute mesure. Et. Oh ! Allait-il lui échapper comme ? Etait-ce seulement possible qu'un coeur puisse s'échapper d'une poitrine et ? La petite fille, presque effrayée, retrouva sa sagesse, ralentit le pas. Une mésange la doubla en zinzinulant. Une abeille voulut l'enfermer dans des cercles concentriques. Une mésange et une abeille, en voilà des signes ! Une lueur tremblante éclaira peu à peu l'esprit de la petite fille. Elle ne se servirait pas du sucrier comme d'un coffre à trésors. Elle avait suffisamment de cachettes partout dans la maison pour ses images de fées et de princesses, ses perles multicolores, ses rubans qu'elle tressait comme des chemins dérobés vers d'autres mondes. Quel plaisir d'en dresser l'inventaire, le soir au lit, quand les fleurs bleues des draps se mettaient à onduler ! Quel plaisir, le lendemain matin, de constater que rien n'avait bougé dans les coulisses de son théâtre de poche ! Pourquoi y renoncer ? La lueur dans l'esprit de la petite fille sage cessa de trembler. Un décor encore flou apparut, quelques contours se précisèrent. Et. Un cri, aussitôt étouffé. Le coeur de la petite fille s'emballa de nouveau.

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Lorsque la petite fille sage inséra sa clé dans la serrure de la porte d'entrée, la mésange et l'abeille lui offrirent un dernier bruissement d'ailes. Tout était clair maintenant. Rien ne manquait au décor dessiné par la lueur dans ses pensées. Le salon et la cuisine de la maison se trouvant à l'étage, il fallait monter en silence les vingt et une marches de l'escalier. Maman serait totalement surprise. Les surprises sont accueillies à bras ouverts quand elles sont amenées par le silence. La petite fille, précautionneuse, évita le gémissement de la septième marche, le grincement de la douzième, mais oublia que la dix-septième produisait une horrible plainte. Le dragon lui-même, qui s'était pourtant résigné, fit cliqueter les écailles de sa queue. Ses yeux se couvrirent d'éclats de braise.
- Te voilà déjà ? demanda maman.
- Oui, c'est moi.
La petite fille sage reprit courage. Aucun effet de surprise ne jouerait en sa faveur mais la voix de maman était claire. Elle avait sans doute passé une bonne journée, dans le calme et l'ordre. La voisine qui donnait des leçons de musique était peut-être venue l'après-midi, pour boire un café et grignoter des gâteaux secs. Elles avaient bavardé, oh, une vingtaine de minutes, assises le dos bien droit à la table de la cuisine. Et, un mot en appelant un autre, elles s'étaient rendu compte qu'elles lisaient la même revue, avaient souri en se remémorant les sottises de telle ou telle vedette de cinéma, tous ces gens-là, d'un autre monde !
- Tiens, maman ! C'est pour toi.
Maman, calme encore, souriante encore, prête à remercier, à embrasser même, tenait le sucrier, le regardait, soulevait le couvercle. Ah ! c'est gentil, vraiment gentil. Puis. Le dragon dans son ovale galonné d'or. Maman pinça les lèvres. Un dragon sur un sucrier, cela s'était-il déjà vu ? Que signifiaient ces yeux ardents ? ces écailles dressées comme des poignards ? 

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Et la mère soudain se souvint. Ses lèvres durcirent. Son menton, son front durcirent. Elle regarda la petite fille sage qui se tenait bien droite comme elle le lui avait appris. Et c'étaient des braises aussi, qui exprimaient du ressentiment, trahissaient une soif de vengeance. L'irréparable devait se payer au prix fort. Le monde sinon courrait à sa perte. 
La mère jeta le sucrier qui éclata sur le carrelage et lança à sa fille :
- Ramasse !
Puis, le dos bien droit, sans un mot sans un cri, elle quitta la pièce.

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Vingt ans plus tard, la petite fille a grandi comme toutes les petites filles grandissent. Elle oublie souvent d'être sage, ne craint pas de rire aux éclats, de s'étourdir dans des fêtes jusqu'à l'aube. Elle vient d'avoir à son tour une petite fille. Une abeille parfois, ou un oiseau aperçu par la fenêtre, lui rappelle la fin fatale du sucrier. Et elle jure que jamais, au grand jamais, elle ne se comportera comme sa mère. Les enfants, c'est plus important que les vases.

(conte hyper classique. Ecrit d'après une histoire vraie.)
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